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Un an après la chute de Ben Ali

Mediapart

Plusieurs milliers de personnes, des stands d’associations diverses, du pop-corn, un concert, plusieurs défilés et prises de parole des partis politiques… Pour un peu, on se croirait à la Fête de l’Huma. Nous sommes pourtant avenue Bourguiba, en plein centre-ville de Tunis, totalement métamorphosée un an jour pour jour après la chute de Ben Ali. Très tôt, ce 14 janvier 2012, plusieurs centaines de partisans du parti musulman conservateur Ennahda, hier banni, qui tient aujourd’hui les rênes du pays, sont venus installer leur sono et occuper les marches du théâtre de l’avenue. Chants, slogans révolutionnaires… Ils y resteront postés toute la journée. A côté d’eux, comme seuls au monde, une cinquantaine de militants du parti islamique Hezb-e-tahrir brandissent leurs drapeaux noir et blanc, hurlent plusieurs versets du coran. Des passants les toisent, certains les filment. Les militants du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT) les sifflent gentiment : « Regardez, ils n’ont même pas le drapeau tunisien avec eux… »  A 15 heures, quand le bruit des premiers feux d’artifice se fait entendre, les enfants sont aux anges, et la petite fête d’anniversaire déjà réussie.

 

L’avenir de la Tunisie ne se joue pourtant pas ici, mais au cœur des régions qui ont porté cette révolution, bien loin de la douce euphorie tunisoise, et qui ne voient toujours rien venir…

 

« Tu me trouves au même point que l’an passé : j’étais au chômage, je le suis toujours. » Un an après notre dernière visite, au lendemain de la révolution, Zouhair, 29 ans, nous a donné rendez-vous devant le café Tam-Tam de Gafsa. Nous sommes à quatre heures de route au sud-est de Tunis, au cœur du bassin minier qui apporte à la Tunisie ses phosphates, premier pourvoyeur de devises pour le pays, avant même le tourisme. Mais le système de domination économique installé par Bourguiba et perpétué par l’ancien président Ben Ali, qui privilégie les régions du nord-ouest, a survécu à la chute du dictateur. Dans le gouvernorat de Gafsa, qui compte 350 000 habitants, les données sont simples : la région est à la fois la plus riche de Tunisie… et la plus pauvre. Dans ce paradoxe réside le péril qui menace la permanence de la révolution tunisienne, et son avenir.

 

En ce début de l’année 2012, l’économie est plus que jamais au cœur des préocupations de la population tunisienne. Un chômage de 18 %, pour une croissance nulle (contre 4 % l’an passé), tels sont les chiffres de la Banque mondiale. Ceux de l’Etat tunisien ont également de quoi faire frémir, et montrent les disparités qui subsistent entre les régions. De 12 % à Tunis, le chômage monte à 24 % lorsqu’il s’agit de Gafsa. Et encore, il ne s’agit là que de statistiques officielles, avec des outils mis en place sous Ben Ali.

Personne ne connaît la réalité du chômage dans le gouvernorat de Gafsa, mais tous les habitants peuvent décrire la misère et l’angoisse qui se manifestent chaque semaine dans toutes les régions du centre de la Tunisie, marginalisées depuis l’indépendance en 1956.

Dans le « louage » (minibus) qui nous conduit au bassin minier, Mohammed, directeur d’école, nous raconte le quotidien de sa ville, M’dhilla, l’une des quatre principales agglomérations du gouvernorat, avec Gafsa, Metlaoui et Redeyef : « Aujourd’hui nous sommes en souffrance, et la région est divisée, explique-t-il. C’est un peu comme quatre loups affamés qui rencontrent un agneau : ils ont tellement faim qu’ils se jettent dessus, et le déchiquettent au lieu de se le partager. Ce n’est pas ça, le principe de notre révolution. »

Mohammed n’a pas besoin d’en rajouter. Le 6 janvier 2012, le nouveau ministre tunisien des affaires sociales, Khalil Zaouia, a déjà décrit la tension sociale comme « extrême » dans le bassin minier, au lendemain d’une visite dans cette région marquée par la tentative d’immolation d’un chômeur devant le gouvernorat de Gafsa.

 

Traces de pneus sur le sol, débris de vitres éparpillés sur la chaussée… Ce jeudi 12 janvier 2012, l’avenue Bourguiba de M’dhilla porte encore les stigmates des incendies qui ont ravagé quelques commerces et une partie des bâtiments publics dans la nuit du 23 au 24 novembre, après la publication des résultats du recrutement CPG. Dans la région minière, toute l’économie dépend de ces trois lettres : CPG, pour « Compagnie de phosphates de Gafsa », le premier employeur de la région. Le drame, c’est qu’en vingt ans, l’entreprise est passée de 14 000 à 4 800 employés, à la faveur de la mécanisation de la production. « Le point commun qui unit la région, c’est sa richesse, juge Mohamed. Mais il n’y a aucune redistribution, ni transparence dans l’attribution des emplois. Des familles ont eu trois frères embauchés cette année, d’autres n’ont reçu aucun emploi. Pour M’dhilla, l’on nous a d’abord annoncé un quota de 563 embauches, puis on en a eu 430 seulement. Pourquoi ? C’est ce désordre administratif qui créé le chaos et l’insécurité, pas l’inverse. »

Plus globalement, le directeur de l’école dresse un bilan très négatif de l’action du gouvernement provisoire, qui a officié après la chute de Ben Ali : « Dans l’éducation, le travail est pénible, parce qu’il n’y a aucune concertation ni respect du ministre de l’éducation, explique Mohammed. Tout se fait en interne à l’école. On a réussi à maintenir la cohérence des classes, avec un maximum de 25 élèves. Mais au lycée d’à côté, il y a des classes de 6emélangées avec des 4e, c’est une catastrophe pédagogique. Taïeb Baccouche, notre ancien ministre, a fait une année blanche. Pour ne pas en assumer la responsabilité, il a d’avance, en février, dénigré les enseignants dans les médias. Nous avons alors fait grève. Ce que nous voulons, c’est que les principes de la révolution s’appliquent dans tous les secteurs : transparence, équité, dignité. Ce n’est pas seulement une question d’argent. Même avec nos petits salaires (840 dinars pour moi après vingt-cinq ans de carrière, entre 580 et 620 dinars pour un instituteur), nous pourrions être heureux dans notre métier, si l’administration disposait de cadres efficaces, nommés sur leur compétence. »

Mais l’administration tunisienne est demeurée inerte, et en 2012, l’économie de Gafsa dépend plus que jamais de la CPG. Titulaire d’un diplôme en mécanique, Zouhair a remis un dossier cette année, « comme tout le monde dans la région », pour entrer dans le saint des saints, la CPG, détenu à 99 % par l’Etat tunisien. En 2012, la compagnie recrute pour compenser les départs en retraite, et tenter, aussi, de calmer l’ardeur des manifestants qui ont bloqué les locaux administratifs une bonne partie de l’année. Comment s’en étonner, quand la région ne perçoit aucun bénéfice des revenus de la compagnie, qui se chiffre en centaines de millions d’euros, 200 pour 2011, année de toutes les crises selon la direction ?

 

«Pourquoi devrions nous régler les dettes de Ben Ali, dont nous n’avons jamais vu la couleur?»

« L’une des bonnes choses, quand même, c’est que les familles des gens morts ou handicapés à cause de la mine vont enfin entrer dans la CPG, glisse Zouhair. Cela figure parmi les nouveaux critères de recrutement sur dossier. » Depuis notre dernière visite, Zouhair est entré à l’union des jeunes communistes, l’organisation de jeunesse du PCOT d’Hamma Hammami, enfin sorti de la clandestinité imposée sous Ben Ali : « J’y ai trouvé des gens structurés, avec une bonne lecture économique, explique Zouhair. Ils n’ont pas peur de dire qu’ils sont pour la nationalisation des grandes entreprises, et favorables à la suspension du remboursement des « aides » internationales. En Argentine, on a suspendu le paiement de la dette pendant trois ans, ça a sauvé le pays. Le comble, c’est que l’argent que l’on paie aujourd’hui, c’était l’argent de Ben Ali. Ici, on n’en jamais vu la couleur. Non seulement le gouvernement veut que nous, les jeunes de Gafsa, on supporte les maladies liées à l’extraction des phosphates pour rapporter des devises, alors que la CPG ne parvient pas à assurer un travail à tous, mais qu’en plus, on rembourse la dette de Ben Ali ? C’est tout simplement fou. » Il n’y a pourtant pas urgence : la dette tunisienne équivaut aujourd’hui à 35 % du PIB (contre 83,5 % pour un pays comme… la France), pour 410 millions de dollars remboursés au premier trimestre 2011, moins de trois mois après la révolution. L’économie, l’économie, l’économie… C’est ici ce qui préoccupe les Tunisiens, du maire aux chômeurs, de militants d’Ennahda à ceux du PCOT.

C’est aussi le sujet qui obsède Redeyef, ville de 27 000 habitants, épicentre des mouvements de luttes depuis la fin des années 1960. Pour la rejoindre, il faut encore prolonger le voyage de 70 kilomètres, sillonner entre les collines brunes, passer la commune de Moulares, et s’arrêter 12 kilomètres avant la frontière algérienne.

 

A la terrasse du premier café, nous retrouvons les inséparables Hedi et Abid. Professeur universitaire de civilisation arabo-musulmane de 38 ans, Abid fut l’un des prisonniers du bassin minier en 2008, quand Redeyef s’était alors soulevé pour protester contre le trucage de concours d’entrée… à la CPG. Il fut alors condamné à 1 an et demi de prison. En 1980, c’était déjà de là qu’était partie la grande grève contre la politique économique du président Bourguiba…

« Salut ! Nous parlions des anciens du RCD (l’ancien parti de Ben Ali), qui minent l’administration, et dont on ne sait comment se débarrasser, glisse Abid, membre du forum social tunisien, regroupement de personnalités et d’associations actives bien avant la chute de Ben Ali, et concentré sur la promotion des droits sociaux. Le problème, ce sont les 8 000 associations de carton créées sous Ben Ali, dans toute la Tunisie. C’était des noyaux pour le RCD. Aujourd’hui, le changement en Tunisie n’est pas profond. On a coupé la tête, le gouvernement, élu l’assemblée constituante, mais il reste un immense travail pour le terrain. Un exemple : à Redeyef, 15 à 20 associations sociales sont aujourd’hui encore tenues par des anciens RCD. Des associations soi-disant pour les handicapés, les veuves… Le problème, c’est qu’on assiste à une alliance objectif entre Ennahda, qui prône une réconciliation nationale à la va-vite, les salafistes qui veulent étendre leur influence, et les RCD qui veulent se recaser. »

Redeyef n’a cependant rien d’un « Tounestan », pour reprendre le terme inventé par l’élite tunisoise avant la victoire d’Ennahda. Comme à Tunis, les femmes voilées côtoient les habitantes qui se baladent tête nue sans gêne. Ce qui embête nos deux compères, ce serait plutôt le programme économique du parti musulman conservateur, dans une ville qui subit de plein fouet le ralentissement de l’économie depuis la révolution.

 

Redeyef, ville rebelle en autogestion

Redeyef, c’est une ville à part. On reconnaît facilement ses habitants à leur dentition, d’abord jaune, puis noire à partir de 25 ans. Un cadeau des phosphates et des produits chimiques utilisés pour séparer les minerais des impuretés, et qui se répandent dans le sol, puis dans les nappes d’eau… L’espérance de vie ne dépasse pas ici 65 ans, et les maladies respiratoires et cancers développés par les habitants sont légion.

A Redeyef, pas d’affrontements tribaux comme Metlaoui, à une heure de route, en a connu cet été, après l’annonce… du recrutement anarchique de la CPG. Pas d’affrontements ni de mise à sac des lieux publics, comme à M’dhilla en novembre. L’UGTT, le syndicat unique, a structuré la vie publique dans cette ville minière où le PCF comptait même un local en 1927.

A Redeyef, on ne fête pas le 14 janvier, car tous ici savent que « la révolution n’est pas encore achevée », pour reprendre les termes d’Abid. Les habitants honorent simplement le martyr originaire de Redeyef, tué le 13 janvier 2011 à Hammamet, au cap Bon. Sur la colonne qui orne l’unique rond-point de la ville, son portrait a déjà été ajouté aux trois autres, tués en 2008. La principale fête a eu lieu les 5 et 6 janvier, pour marquer l’anniversaire du soulèvement d’il y a quatre ans….

Redeyef, c’est le lieu de la mémoire de ce dont fut capable la dictature. Ce 13 janvier 2012, pendant que les promeneurs tunisois se font photographier avec les militaires, Hedi nous remontrent les images du soulèvement de 2008. C’est ici que, la nuit du 5 au 6 juin 2008, la police pillait et saccageait les domiciles des habitants, après six mois d’insurrection contre les inégalités sociales et le concours de recrutement truqué de la CPG. Le 6 au matin, alors que la population de la ville s’était rassemblée pour encercler et empêcher les forces de l’ordre de quitter les lieux avec les biens volés, ce fut l’armée qui s’interposa, véhicules blindés à l’appui, pour permettre aux policiers de s’échapper…

 

Redeyef, c’est l’histoire d’une ville rebelle, en autogestion depuis que le maire a pris la fuite fin janvier. Depuis un an, les habitants se relaient pour le ramassage des ordures et le nettoyage de la ville. L’élection, mise en place via un bureau de l’ISIE, s’est déroulée sans accroc : 10 000 votants sur 17 000 habitants en âge de voter… et une victoire d’Ennahda remportée dans la moyenne nationale, 37 % des suffrages exprimés. Ce qui inquiète Hedi, ingénieur adjoint en électronique et régulation, délégué UGTT à la CPG depuis 1981. « Le projet d’Ennahda, c’est un projet impérialiste, scande Hedi. Les islamistes veulent mener les pays arabes sur le chemin de l’économie libérale. De ce point de vue, Ben Ali et Ennahda, c’est la même chose. Ce programme n’est pas celui du peuple tunisien : notre problème aujourd’hui, ce n’est pas de rembourser la dette, c’est de réduire le chômage. Notre économie aujourd’hui est basée sur deux choses : la dette extérieure, et le secteur offshore, sur lequel on ne gagne que les salaires. Ici, à Redeyef, les militants RCD gagnent Ennahda en masse. Mais au sein des partis de gauche, il n’y a aucune volonté de travailler ensemble. C’est cela, leur défaite. »

Vendredi 13 janvier, c’est Hedi qui emmène alors voir les vingt et un travailleurs agricoles grévistes de la faim. Employés avant la révolution pour un salaire mensuel de misère de 100 dinars (50 euros), ils ont été augmentés par le précédent gouvernement, jusqu’à toucher 225 dinars. Comme Mansour, artiste peintre et caricaturiste à ses heures, ils demandent désormais d’être titularisés pour pouvoir bénéficier de la sécurité sociale (CNSS en Tunisie), et espérer, un jour, recevoir un semblant de retraite après, pour certains d’entre eux, trente-cinq ans de labeur. 

 

« Inverser la spirale infernale dans laquelle Ben Ali nous a plongés »

De retour à Gafsa, le maire nous attend de pied ferme, et avec lui, deux membres du conseil municipal de douze personnes, constitué à la va-vite après la démission du précédent maire l’été dernier, sur la base d’un vote des comités de quartiers fondés au lendemain de la révolution. Ingénieur et responsable informatique du Groupe chimique tunisien, PDG d’une entreprise d’entretien de jardins publics, Kila Hamza, qui n’est à ce poste que pour un an, a essayé « d’adapter la municipalité aux principes de gestion d’une grande entreprise, glisse le nouveau maire. Il y avait tellement d’abus, des bons d’essence distribués à tout-va… »

En 2011, le budget fut de 4 millions de dinars (à comparé aux 862 millions… de résultat net de la CPG en 2010 !), concentré à 96 % dans le paiement des employés municipaux. La mairie a titularisé 200 employés et obtenu une rallonge de la caisse de crédit du ministère de l’intérieur d’un million de dinars. Trop peu cependant pour entreprendre les travaux nécessaires à la réfaction des infrastructures de Gafsa, complètement défaillantes. « Vous avez vu l’état des routes ? Sans infrastructures, aucun développement n’est possible. Et ce n’est pas avec les 4 à 5 % de notre budget que nous pouvons entreprendre ces travaux. » Alors, comment faire ? « Je ne sais pas, soupire le maire. L’argent du gouvernement ? Des investisseurs étrangers ? La CPG a fourni un petit effort, mais c’est insuffisant. »

Au beau milieu de l’entretien, une femme d’apparence très modeste, vêtements rapiécés et foulard sur la tête, se précipite dans la pièce, en pleurs : elle habite à plusieurs kilomètres du centre-ville, elle supplie le maire de venir enfin creuser le puits que son hameau espère depuis des années… Dans la pièce d’à côté, le secrétaire général de la municipalité tente de faire face aux assauts de cinq collaborateurs en attente de signatures et de documents divers… « Vous avez vu ? C’est très difficile, cette situation », souffle le maire.

« N’importe qui de bonne foi qui voyage dans le bassin minier peut voir nos trottoirs et nos routes défoncés, nos champs de poubelles, nos dents en mauvais état, explique l’avocat de Gafsa, Mohammed Klifi. Nous avons besoin de volonté politique : il faut qu’un pourcentage des gains de la CPG alimente un fonds pour bâtir un plan décennal. »

 

L’économie locale ne s’en sortira pas sans cela. Les habitants de Gafsa ont même essayé de se battre avec les armes économiques héritées de la dictature. Fondé en janvier 2010 par deux Tunisiennes, Olfa Amouri et Souad Belgacem, Archi-call center, doté d’un capital social de 136 000 dinars, disposait, fin 2010, de 70 employés rémunérés 4 dinars de l’heure, « sans les primes ». Les bureaux sont aujourd’hui déserts : « Plus personne ne veut venir travailler, et nous ne pouvons prendre aucun client, glisse Souad. Depuis la révolution, avec l’insécurité, il est impossible pour les gens de faire 40 kilomètres aller, 40 retour chaque jour, surtout si c’est pour un horaire de 23 h à 3 h du matin, comme nous le demandait un client canadien récemment. Aujourd’hui, nous n’employons plus personne, et nos clients s’adressent au Maroc. »

Typique des entreprises offshores très en vogue sous Ben Ali, le centre d’appels bénéficie pourtant de beaucoup d’avantages : exonération de TVA, contribution à hauteur de 9,6 % du salaire pour la CNSS, contre 16,9 pour les entreprises classiques, salaire non soumis aux contraintes du Smic tunisien (230 dinars)… Le loyer est versé au ministère de la technologie, qui possède les locaux. Les deux femmes ont donc pu rééchelonner le paiement de leurs charges sur l’année 2012. « Et encore, vous ne comptez pas les communications payées par le gouvernement, glisse Mohammed Klifi. Les clients français, allemands et autres doivent payer le coût d’un appel local, mais quand l’entreprise est délocalisée, c’est à l’Etat, donc aux Tunisiens de payer la différence ! C’était typique du grand n’importe quoi qui régnait sous Ben Ali. » « Notre entreprise a un potentiel de 1 000 emplois, souligne toutefois Olfa. Il serait peut-être judicieux pour le gouvernement de s’intéresser à nous… »

Principale bénéficiaire de l’économie locale, la CPG concentre tout naturellement le feu des critiques. Très symboliquement, le bureau du directeur, Kaïs Daly, se trouve à Tunis, loin des mines et des locaux de la CPG, qu’il ne visite que rarement. En décembre 2011, suite aux nombreux blocus et sit-in, la compagnie fut forcée de réagir. « La CPG a prévu la création d’une banque, nous dit-on au secrétariat de Kaïs Daly,  pour financer le développement de projet de création d’entreprise, de préservation de l’environnement, et même de diversification de l’économie. » Le capital de cet établissement, qui devrait voir le jour en 2014, s’élèverait à 100 millions de dinars. Près de quatorze agences seraient constituées, entre 2012 et 2014, dans le gouvernorat de Gafsa. Presque une goutte d’eau, comparé aux 862 millions de résultat net de la CPG en 2010, mais « l’un des rares éléments d’espoir » pour Hedi, de Redeyef. « C’est avec ce type de mesure que nous pourrions inverser la spirale infernale dans laquelle Ben Ali nous a plongés. »

Le DG, Kaïs Daly, qui a annoncé le 27 décembre, après les mouvements de grève de la population, un plan pour créer 14 600 emplois grâce aux quatorze agences, déclare avoir soumis le projet au nouveau premier ministre, seul capable de donner le feu vert définitif. C’est sur ce terrain-là, économique, que les Tunisiens attendent le gouvernement d’Ennahda au tournant.

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En Tunisie, les couacs d’Ennahda paralysent le débat

MediapartÀ Tunis, les jours se succèdent et les négociations s’éternisent, retardant d’autant l’annonce de la composition du prochain gouvernement. Prisonnier des tractations en coulisses, le débat public stagne, englué dans une opposition modernistes/conservateurs nourrie de petites phrases, et qui écrase tout le reste. Economie, tourisme (malgré le forum d’Ennahda sur ce thème qui a attiré les foules, mais suscité peu d’articles critiques), débats sur le règlement intérieur de l’Assemblée constituante, et jusqu’à l’abandon éventuel d’une partie des charges contre Ali Seriati, l’ancien chef de la sûreté, puis de la garde présidentielle de Ben Ali, accusé de complot contre la sûreté de l’Etat: tous ces sujets sont largement passés sous silence depuis l’élection du 23 octobre.

 

Tout avait pourtant plutôt bien commencé : conscient de l’ampleur de la tâche, le parti musulman conservateur Ennahda a joué profil bas les deux premières semaines, malgré son éclatante victoire (89 sièges sur 217, plus de 40 % des suffrages, voir les résultats officiels en infographie sur le site Tunisie live).

 

 

Accablé par sa cuisante défaite, le camp autoproclamé «moderniste» (PDM/Ettajdid, PDP de Nejjib Chebbi) fut enclin à reconnaître ses erreurs pour repartir du bon pied. Des discussions étaient même en cours pour la constitution d’un parti unique, débarrassé de l’étiquette «progressiste». On allait enfin débattre de démocratie participative et, surtout, d’économie, de dette publique et du futur texte constitutionnel.

 

Et puis, à la faveur de la communication erratique d’Ennahda, la Tunisie a replongé dans ses vieux démons. La diversité au sein du parti musulman conservateur et le manque d’expérience ont repris le dessus, démontrant le chemin qui reste à parcourir pour faire du mouvement Ennahda un parti de gouvernement. Car en novembre, le parti a enchaîné les bourdes. Ce fut tout d’abord la sortie absurde de l’une des militantes les plus en vue du partie, Souad Abderrahim, à propos des mères célibataires, «une ignominie et une honte», selon elle.

 

Des déclarations qui ont fait scandale, et à propos desquelles la presse tunisienne a fait des gorges chaudes pendant une semaine. La polémique s’est rapidement exportée en France. Un collectif baptisé pour l’occasion « Nous sommes tous des mères célibataires », où l’on comptait l’historienne Sophie Bessis, appelait d’ailleurs à une «flash mob» samedi 26 novembre 2011, à 15 heures, place des Innocents, à Paris.

 

Ce fut ensuite le secrétaire général du mouvement Ennahda, Hamadi Jebali, qui se laissait aller le 13 novembre, lors d’une cérémonie organisée au théâtre municipal de la ville de Sousse, pour «célébrer la victoire d’Ennahda » en présence d’une invitée d’honneur, Houda Naïm, militante du Hamas palestinien. Tout à son enthousiasme, Hamadi Jebali appelait à la libération de Jérusalem, puis lâchait cette phrase pour le moins surprenante : «Vous êtes devant un instant historique, un instant céleste, dans un nouveau cycle, dans le 6e califat islamique.»

 

Califat islamique… Personne ne sait exactement ce que Jebali a voulu signifier, mais c’en était trop pour les «modernistes» qui, par l’intermédiaire du porte-parole du PDM (cinq sièges à l’assemblée), faisaient part de leurs «doutes» sur la «capacité à gouverner» d’Hamadi Jebali, promis au poste de premier ministre…

Vers la convertibilité du dinar tunisien?

 

Embarrassés, les alliés d’Ennahda pour former le prochain gouvernement ont tout fait pour aplanir ce qu’ils considèrent surtout comme de l’inexpérience politique. «Jebali a commis une erreur en utilisant le terme de « califat » dans son analyse prospective de l’évolution de la situation en Tunisie et dans la région arabe», a déclaré, mardi 15 novembre, Samir Ben Amor, membre du bureau politique du Congrès pour la République (CPR, deuxième force de la constituante avec 29 sièges). Il estime qu’«il ne faut pas accorder une importance à cette question plus qu’elle ne mérite». «Le CPR est attaché à un Etat civil et ses partenaires partagent ce même choix», a-t-il ajouté, précisant que le CPR se réunira avec le mouvement Ennahda pour discuter de ce sujet, outre plusieurs autres questions.

Sympathisante du CPR, la blogueuse et animatrice de la radio Express FM, à vocation économique, Olfa Riahi, regrette, elle, que Jebali se soit rétracté sans que le débat soit approfondit: «C’est toujours la même chose : un bêtise est dite, la personne s’excuse, et l’on hérite d’un débat stérile… Qui sait en Tunisie aujourd’hui ce qu’est un califat ? A-t-on pris la peine de l’expliquer dans les journaux ? Ces derniers temps, on retient toujours le pire, le ragot, le buzz, jamais l’information, le débat constructif, sur la démocratie, sur l’économie…»

Et en effet, l’autre sujet de la semaine fut l’ouverture, ce jeudi 17 novembre, du procès de Nabil Karoui, PDG de Nessma TV, qui avait diffusé le film Persépolis en arabe dialectal à quinze jours des élections d’octobre. Karoui a fait notamment l’objet d’une plainte de 133 avocats pour «atteinte aux valeurs sacrées». Son procès a finalement été ajourné au 23 janvier 2012.

Bercés par ces polémiques, les Tunisiens passent à côté des principaux enjeux. Car l’annonce la plus surprenante, et la plus dangereuse à court terme pour la Tunisie, n’a pourtant rien à voir avec la laïcité, l’islam ou la liberté de culte. Elle émane de Rached Ghannouchi, dirigeant d’Ennahda, qui a annoncé tout de go, vendredi 28 octobre, qu’il voulait faire du dinar une monnaie convertible. «Nous sommes en faveur de la convertibilité du dinar tunisien», a-t-il déclaré à l’agence Reuters, ajoutant que «nos experts vont donner des éclaircissements sur ce point». D’éclaircissements, il n’y eut point.

Or rendre le dinar tunisien convertible à ce stade a toutes les chances de faciliter la fuite des capitaux des clans jadis proches des Ben Ali-Trabelsi et de provoquer un effondrement monétaire… L’examen de la politique économique proposée par Ennahda, très éloignée de celle de ses partenaires futurs au gouvernement, demeure encore à faire.

À quelques jours de l’ouverture de l’Assemblée constituante, qui doit se réunir le 22 novembre, les Tunisiens n’ont toujours pas eu droit au débat de fond sur les futures orientations économiques et politiques que leur révolution mérite.

 

 

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Mélenchon à Médiapart : Ravi d’être face au «grand bol d’eau tiède» Hollande (Réservé aux abonnés)

MediapartIl savoure d’avance la bataille. La large victoire de François Hollande à la primaire socialiste réjouit son ancien camarade, Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche à la présidentielle. Lui promet un «débat exigeant» et une accélération de sa campagne dans les prochaines semaines. Au programme: la mise en place «d’assemblées citoyennes» et les ventes du livre-projet L’Humain d’abord, déjà diffusé à 220.000 exemplaires. Son équipe de campagne est présentée ce mardi. Strictement paritaire, elle doit refléter la diversité du Front de gauche, qui regroupe désormais six formations de la gauche radicale. Entretien.

Au lendemain de la victoire de François Hollande, quelle analyse tirez-vous de cette primaire?

Jean-Luc Mélenchon. Il y a des aspects très paradoxaux. Les primaires ont créé de la politisation et réveillé l’appétit de débat politique. C’est positif. Une partie de la mouvance de gauche s’est déplacée pour voter, y compris parmi les nôtres et malgré nos consignes de ne pas y participer. Mais il y a des aspects moins positifs avec le siphonnage médiatique qui débouche sur une fermeture du champ politique. Car même si deux ailes se sont distinguées autour de Valls et Montebourg, on a assisté à une discussion qui est restée à fleurets mouchetés entre pareil et même.

Passons à la suite. On a eu la primaire, très bien. A présent passons aux assemblées citoyennes! Notre rôle est maintenant de souffler sur les braises pour que l’incendie de la rébellion se propage. Ce n’est sûrement pas d’aller faire des déclarations sectaires en contemplant le reste du monde depuis notre donjon.

 

Comment expliquez-vous le score réalisé par Arnaud Montebourg au premier tour?

 

C’est un événement incroyablement favorable. Cela a été l’imprévu et la superbe nouvelle. Car si le siphonnage médiatique du débat a eu tendance à rabougrir la discussion politique, la présence de Montebourg a élargi la légitimité du Front de gauche et désenclavé notre discours. C’est un apport considérable: au lieu de nous éliminer du tableau, l’inverse s’est produit. La politique doit d’abord être vécue comme la construction d’espaces culturels: de ce point de vue, l’espace culturel de l’autre gauche a réaffleuré à la surface. Et c’est très bon pour nous.

 

Par ailleurs, sur le résultat, il y a une ironie mordante de l’histoire qui ne se révélera que progressivement. Car les primaires ont finalement abouti à investir l’ancien premier secrétaire qui a dirigé le parti socialiste pendant 11 ans et qui se vante d’avoir été à la tête des affaires à l’occasion de deux défaites! Après tous ces discours sur la rénovation voilà le bilan : tout ça pour ça! François Hollande a révélé le redoutable homme d’appareil qu’il est. Il a su transformer tout ce qui s’est passé depuis son départ de la tête du PS en un intermède sans signification politique particulière. Nous voilà ramenés aux conditions du débat qui ont justifié mon départ du Parti socialiste.

 

François Hollande est la figure emblématique de la mutation du socialisme français: il est le premier à avoir ouvert la voie clintonienne des prétendus « modernisateurs », dont Tony Blair a été la figure de proue européenne. Le débat sur la grande question de l’orientation à gauche, entre une ligne démocrate et une ligne de combat qui est désormais incarnée par le Front de gauche, va pouvoir avoir lieu.

C’est passionnant! Car ce n’est pas un débat entre deux personnes:il touche à l’identité de la gauche et, plus généralement, du pays. Avec l’aggravation de la crise, ce n’est plus une confrontation théorique abstraite mais une question d’actualité: que fait-on à gauche une fois au pouvoir? Le premier ministre grec Papandréou ou moi?

Pendant la campagne des primaires, la force de Hollande est de s’être ostensiblement limité au service minimum de gauche sans broncher, avec un magnifique sandwich au pain et un très grand bol d’eau tiède. Il a ramené tout le programme de la gauche à deux amuse-gueules: 60.000 emplois dans l’éducation nationale et le contrat de génération, c’est-à-dire la culpabilisation de tout travailleur de plus de 50 ans, prié de se demander ce qu’il fait là puisqu’il doit aider un jeune à prendre sa place…

Dans votre livre En quête de gauche, vous évoquez François Hollande en des termes peu amènes. Vous parlez d’un «sophiste raffiné» et de son «balancement circonspect, figure centrale de l’enseignement de l’ENA»

Je ne m’étais pas trompé! Et cela confirme une chose: en politique, des personnages et leurs orientations correspondent à des moments. Je ne pourrais pas être le porte-parole du Front de gauche et je ne serais pas crédible avec notre programme si je n’étais pas l’homme entier, parfois excessif, que je suis. C’est la même chose pour François Hollande: il est celui qui correspond le mieux à la ligne sociale-centriste.

 

Mais pour avoir été longtemps, au sein du PS, un de ses principaux opposants et pour avoir remarqué sa capacité à éviter les affrontements idéologiques, ne craignez-vous pas de l’affronter lors de la campagne à venir?

Mais non c’est l’inverse! François Hollande est le candidat qui clarifie le champ politique. Dès qu’il apparaît sur la scène, le Front de gauche réoccupe mécaniquement une position centrale dans l’espace idéologique traditionnel de la gauche, au lieu d’apparaître comme le M. et Mme Plus dans une logique de surenchère. Pour moi, la situation est plus simple désormais.

Prenons l’exemple du nucléaire. Jusque-là, nous étions perçus, avec notre projet de référendum, comme ceux qui ne parvenaient pas à trancher. Nous sommes désormais centraux entre les pète-sec – les écologistes – et « M. Je ne fais rien » – François Hollande. Même chose sur les licenciements boursiers: Hollande veut les rendre plus chers. Nous, on veut les rendre impossible! Ou bien un licenciement est justifiable par des raisons économiques ou de personnes, ou bien il ne l’est pas, et il doit être rendu impossible!

Il est pourtant difficile de prédire aujourd’hui quelle campagne fera François Hollande. Il peut s’ancrer davantage à gauche, ou donner un espace important à Arnaud Montebourg. Quel serait alors votre espace?

Oui, ce sera compliqué. Il peut tout nous arriver. On peut être effacé en route. Je ne vois pas comment. On peut aussi être effacé au dernier moment parce que surgira un événement qui bouleversera tout. Mais à l’inverse, Hollande peut être éjecté du processus parce qu’au centre, il y a déjà un occupant. C’est M. Bayrou.

J’ai toujours dit que la prochaine présidentielle ne ressemblera à aucune autre. Même si les gens se calment, ce sont les événements qui s’accélèrent. A la compétition des personnes s’ajoute une modification permanente de la scène. Les grands présents d’il y a cinq mois ont aujourd’hui disparu: Olivier Besancenot et Dominique Strauss-Kahn. On a aussi assisté au théâtre de boulevard autour de l’entrée et la sortie de Jean-Louis Borloo. A gauche, nous ne sommes plus que cinq candidats: c’est le niveau le plus bas depuis 1995. Et si Philippe Poutou pour le NPA n’obtient pas ses signatures, nous ne serons plus que quatre: ce serait un record du petit nombre! Donc l’argument de la dispersion ne fonctionne pas cette fois…

JLM.livre.apresladefaite.pngDans votre livre En quête de gauche, vous évoquez François Hollande en des termes peu amènes. Vous parlez d’un «sophiste raffiné» et de son «balancement circonspect, figure centrale de l’enseignement de l’ENA»

Je ne m’étais pas trompé! Et cela confirme une chose: en politique, des personnages et leurs orientations correspondent à des moments. Je ne pourrais pas être le porte-parole du Front de gauche et je ne serais pas crédible avec notre programme si je n’étais pas l’homme entier, parfois excessif, que je suis. C’est la même chose pour François Hollande: il est celui qui correspond le mieux à la ligne sociale-centriste.

 

Mais pour avoir été longtemps, au sein du PS, un de ses principaux opposants et pour avoir remarqué sa capacité à éviter les affrontements idéologiques, ne craignez-vous pas de l’affronter lors de la campagne à venir?

Mais non c’est l’inverse! François Hollande est le candidat qui clarifie le champ politique. Dès qu’il apparaît sur la scène, le Front de gauche réoccupe mécaniquement une position centrale dans l’espace idéologique traditionnel de la gauche, au lieu d’apparaître comme le M. et Mme Plus dans une logique de surenchère. Pour moi, la situation est plus simple désormais.

Prenons l’exemple du nucléaire. Jusque-là, nous étions perçus, avec notre projet de référendum, comme ceux qui ne parvenaient pas à trancher. Nous sommes désormais centraux entre les pète-sec – les écologistes – et « M. Je ne fais rien » – François Hollande. Même chose sur les licenciements boursiers: Hollande veut les rendre plus chers. Nous, on veut les rendre impossible! Ou bien un licenciement est justifiable par des raisons économiques ou de personnes, ou bien il ne l’est pas, et il doit être rendu impossible!

Il est pourtant difficile de prédire aujourd’hui quelle campagne fera François Hollande. Il peut s’ancrer davantage à gauche, ou donner un espace important à Arnaud Montebourg. Quel serait alors votre espace?

Oui, ce sera compliqué. Il peut tout nous arriver. On peut être effacé en route. Je ne vois pas comment. On peut aussi être effacé au dernier moment parce que surgira un événement qui bouleversera tout. Mais à l’inverse, Hollande peut être éjecté du processus parce qu’au centre, il y a déjà un occupant. C’est M. Bayrou.

J’ai toujours dit que la prochaine présidentielle ne ressemblera à aucune autre. Même si les gens se calment, ce sont les événements qui s’accélèrent. A la compétition des personnes s’ajoute une modification permanente de la scène. Les grands présents d’il y a cinq mois ont aujourd’hui disparu: Olivier Besancenot et Dominique Strauss-Kahn. On a aussi assisté au théâtre de boulevard autour de l’entrée et la sortie de Jean-Louis Borloo. A gauche, nous ne sommes plus que cinq candidats: c’est le niveau le plus bas depuis 1995. Et si Philippe Poutou pour le NPA n’obtient pas ses signatures, nous ne serons plus que quatre: ce serait un record du petit nombre! Donc l’argument de la dispersion ne fonctionne pas cette fois…

Dans le résultat de la primaire, on voit pourtant que l’effet vote utile a déjà fonctionné…

A nous de faire la démonstration que le vote utile, c’est nous. C’est tout l’enjeu de la campagne! Si j’arrive à prouver que le vote utile est celui qui assume la confrontation avec le système financier, qui veut transformer les institutions et organiser le partage des richesses, j’ai gagné. Sinon, Hollande l’emportera. Mais le jeu est très ouvert.

 

Dimanche soir, les partisans de François Hollande ont affirmé que le score de leur champion était lié à son plaidoyer pour une gauche «apaisée». Ne sentez-vous pas un besoin d’apaisement?

Je n’en crois pas un mot. Depuis Giscard, on sait ce que vaut le coup de la France décrispée. Les décrispeurs crispent tout le monde! Les gens vivent une souffrance incroyable. Le problème de la gauche est de savoir comment parler aux millions de gens qui pensent que tous les politiques sont pareils. C’est savoir répondre à l’angoisse de survie… J’étais récemment à Florange où l’usine, l’hôpital, l’école ferment… Les gens sont dans un état de prostration, ils n’entendent rien de tout ce spectacle. Plus que jamais, je pense que la politique, c’est 20% à 25% de convaincus de chaque côté avec, au milieu, une masse immense de gens qui ne se déterminera pas sur des étiquettes mais sur leurs impressions sur des candidats et sur les contenus programmatiques.

 

On est dans une période où il va falloir contraindre au partage et affronter un système financier devenu fou et insatiable. L’Espagne vient de voir sa note dégradée, ce sera bientôt la France. Tout le monde sera mis au pied du mur et devra choisir: céder ou combattre? La centralisation du Front de gauche dans l’espace de gauche m’aide beaucoup à mieux maîtriser le déroulement de la suite. Pour l’instant, je me contente de renouveler mon offre publique de débat aux socialistes.

Mais vous disiez, toujours dans votre livre, qu’il était impossible de débattre avec lui, qu’il représente «l’effacement des contradictions qui traversent la société, l’effacement de la notion même d’affrontement»?

Cette fois, il va bien falloir qu’il l’accepte. Il n’aura pas avec moi un interlocuteur complaisant. Je reconnais cet homme comme un personnage intelligent, cultivé, qui a des choses à dire. Il ne pourra pas faire une collection de calembours et trois vannes à deux balles. Ça, c’est possible dans le secret des conseils nationaux du parti socialiste.

Devant tout le monde, il devra répondre oui ou non à la VIe République. Est-il favorable à une assemblée constituante? A augmenter le Smic? Lors du débat, Hollande a dit qu’il voulait augmenter le Smic de la moitié de la croissance de l’année. Or, avec l’inflation, cela veut dire qu’en 2010, il donnerait moins de salaire que Nicolas Sarkozy!

Il ne lui suffira pas non plus de répondre en martelant la « crédibilité ». Mais quelle est la crédibilité d’une relance de l’économie avec des salaires et des recettes de l’Etat qui ne bougent pas? Que nous propose-t-il à part la politique qui s’applique dans toute l’Europe, de restriction des dépenses publiques et de contraction des salaires? Il faudra avoir avec François Hollande un débat exigeant.

Voulez-vous faire de la question salariale un thème central du débat en 2012?

J’y ai intérêt. La question centrale est bien celle du partage des richesses. Il faudra donc parler des salaires. C’est le vieux sujet tabou de la résignation: c’est toujours trop. Quand je propose un Smic à 1.700 euros, j’en vois qui sont à la limite de défaillir. Or c’est juste l’augmentation qu’on a fait passer en 1981. Et c’est moins que ce qu’on a fait en une nuit en 1968. C’est dire la régression dans la compréhension de la centralité de la question du partage des richesses…

 

Entre les 17% d’Arnaud Montebourg et l’aile gauche du PS autour de Benoît Hamon, espérez-vous des ralliements, à tout le moins, des voix en plus?

Evidemment. Je ne parle pas des cadres car la dimension de carrière joue un rôle important. Je n’ai pas de places à offrir et je n’ai pas d’argent. Mais dans le peuple de gauche, il me faudra convaincre. La partie sera rude mais beaucoup de gens sont potentiellement sur le même terrain que moi. Jusqu’à la fin de l’année, notre enjeu est de conquérir la sympathie, la reconnaissance et la légitimité sur les cadres intermédiaires de la gauche. Je parle des milliers de leaders syndicalistes et de leaders associatifs. Ces gens-là ne se laisseront pas attraper avec du vinaigre. La légitimité et l’autorité du Front de gauche vont donc s’étendre.

 

u-delà, on a vu des partisans du Front de gauche, comme le conseiller général Patrick Viverge faire la campagne d’Arnaud Montebourg. A terme, espérez-vous une recomposition à gauche?

Evidemment. Je ne travaille qu’à cela. Je veux un autre cadre pour le pays. Et le score que je ferai bouleversera la donne. Mais, pour l’instant, je ne m’agite pas. Les socialistes entrent dans leurs investitures pour les législatives: le PS a une grande maîtrise de ce genre de calendrier. Le vainqueur va évidemment dépouiller les vaincus, dont les circonscriptions seront réservées aux femmes, ou aux alliés. Laissons passer ce moment-là mais, déjà, je sens que cela bouge.

 

Quand j’étais au PS, en 2007, on a avalé le résultat qui nous choquait mais on a essayé d’être utile dans la campagne de Ségolène Royal. Mais il y avait une telle distance entre la candidate et la masse des socialistes organisés que la machine grippait sans arrêt.

Ce ne sera pas le cas de François Hollande. Il est l’homme de l’appareil, il connaît la maison comme personne. Un homme capable de recycler Robert Navarro recyclera tout le monde. Et puis il va pleuvoir des titres: quand il était premier secrétaire, il y avait plus de monde au secrétariat national qu’au bureau national! Avec toutes sortes de gens dans la pièce… J’en ai même connu une qui assistait aux réunions du BN et qui n’était pas membre du Parti socialiste! C’est dire le niveau de dilution qui régnait.

François Hollande est l’homme de cette mouvance bazardifiée. Mais cela ne convient pas à ce que des milliers de gens sincères mettent dans l’engagement politique. Je le sais. J’ai déjà fait une répétition générale de ce genre de campagne: c’est ma campagne dans le grand sud-ouest aux européennes.

En quoi cette campagne de 2009 était une répétition générale?

Les gens d’appareil oublient que la gauche est faite de gens de gauche. Ils ne sont pas prêts à avaler n’importe quelle combine politicienne. Et même au-delà: lors de cette campagne, des socialistes ont voulu me donner un coup de main. Parce qu’ils me voyaient comme l’un des leurs et qu’ils ont dans le cœur les thèmes que je porte.

Des socialistes ont fait votre campagne?

Oui, ils ont distribué des tracts, collé des affiches… et désorganisé le dispositif des autres en ne faisant rien! Ne perdez pas de vue que je suis de culture socialiste. Je viens de ce courant. En dépit de tous les efforts que des dirigeants pour me ringardiser ou me guignoliser, cela n’a servi à rien. Au contraire: mon espace politique est élargi et, aujourd’hui, les choses deviennent plus simples. Chacun est à sa place, dans son discours et son authenticité.

 

Vous présentez ce mardi votre équipe de campagne. Comment espérez-vous pouvoir vous «enraciner» comme vous le souhaitez pour convaincre?

Mon affaire est séquencée jusqu’à la fin de 2011. On sort des primaires plus forts, plus tranquilles. Novembre, pour nous, doit maintenant être le mois où on va faire jouer les muscles. On va organiser des ventes de masse du programme et les premières assemblées citoyennes.

 

Depuis le début du Front de gauche il y a trois ans, vous parlez d’assemblées citoyennes. Mais pour l’instant, on n’en a pas vu la réelle efficacité.

Au départ, cette idée partait d’une intuition. Ce qu’on sentait à l’époque, c’est la révolution qui a éclaté dans le Maghreb et le mouvement des indignés. Nous sommes dans une situation de type pré-68 avec la même vague universelle, mais avec des contenus différents. Aujourd’hui apparaît une masse de jeunes salariés frustrés qui entraînent d’autres franges de la population.

En France, l’effet « indignés » est atténué par la proximité de l’élection car, à tort ou à raison, les gens se disent qu’ils vont régler leurs comptes à cette occasion. Sans compter qu’en France, au contraire de l’Espagne, les syndicats ne sont pas disqualifiés.

Les assemblées citoyennes doivent permettre que les gens investissent le champ des problèmes politiques sur le mode de 2005, en plus large. C’est la formule algébrique. Après, la formule arithmétique est plus difficile à trouver. Car certaines assemblées citoyennes ressemblent déjà davantage à des comités de soutien électoraux qu’à un soviet! Parfois, cela ressemble à un collectif anti-libéral et, parfois, c’est le tout-venant avec des gens qui ont participé aux primaires…

Nous essayons d’être collés au terrain avec l’idée que la marée va monter. Il ne faut pas faire une campagne à l’ancienne avec seulement des tracts, des affiches et pour seul slogan, « votez pour mon candidat, il lave plus rouge que les autres ».

Pourquoi?

Parce que cela ne correspond plus du tout au moment politique. Si vous dites « faites moi confiance », les gens disent « mon œil ».

 

Mélenchon et Buffet à la Fonderie du Poitou. 

Mais quand vous allez voir des ouvriers, à la Fonderie du Poitou Alu par exemple, vous remarquez bien à quel point ils peuvent être éloignés du Front de gauche…

Parce que la société est atomisée de mille et une manières. Avant, il y avait des liens, l’Eglise, le parti et les institutions communes. Tous les hommes allaient à l’armée… Tout cela a explosé. Mais aussi tous les identifiants politiques communs. La nation est devenue une affaire réservée à quelques-uns; la gauche et la révolution sont inconnues au bataillon et le capitalisme est le régime d’Etat. Donc oui, on est loin. Et c’est une poudrière.

La stratégie de votre campagne sera de taper sur les socialistes, sur la droite, ou sur Marine Le Pen?

La droite, bien sûr. Les contenus vont tout régler. Les gens ne supportent pas qu’on dise du mal des personnes. Aujourd’hui, personne n’aime Sarkozy mais il ne faut pas s’y fier. Rappelez-vous ce qu’on disait de Chirac ou de De Gaulle. Tout le monde était anti-gaulliste, sauf les électeurs. Cette fois, c’est pareil. Cela ne suffira pas. Mais cela devient plus simple dès lors qu’on évoque les contenus.

Par exemple, à Florange, on m’a demandé si j’étais d’accord pour interdire au Front national de participer à la manifestation. Spontanément, je n’avais aucun problème. Mais il fallait l’expliquer rationnellement. Un syndicaliste m’a expliqué qu’il n’en voulait pas car le FN venait les diviser. Voilà, c’est simple: cela part des contenus, pas de l’étiquette ou de la diabolisation. Je ne vais pas discuter de savoir si le MoDem, c’est mal parce que M. Bayrou a gouverné avec la droite. Même si cela signe un pedigree! Je vais dire que je suis contre la TVA sociale dont M. Bayrou est partisan. Les contenus dénouent toutes les questions politiciennes. Il ne faut jamais faire de querelles de personnes.

Pour François Hollande, j’aurai aussi plein de choses à dire sur son rapport à la classe ouvrière et les rapports de force sociaux. Quand on est socialiste, on n’est pas là uniquement pour organiser le bal mais aussi pour dire sur quelle musique on danse. Hollande a proposé de mettre dans la Constitution le fait que le contrat soit au-dessus de la loi. Mais sa République contractuelle n’est pas la République française, une et indivisible! C’est un bouleversement de l’ordre juridique français. Et qui a des conséquences concrètes: pour un syndicaliste, cela signifie qu’il est abandonné au rapport de force avec son patron.

Est-ce envisageable de faire un accord de gouvernement avec François Hollande?

Il va y avoir un débat. Dans une campagne, on ne descend pas de la montagne avec ses tables de la loi qu’on révèle. Il y a des étapes. Là, on est dans la semaine de l’épectase de François Hollande. Moi, je n’ai rien contre lui, je n’ai pas de compte personnel à régler avec lui. Même s’il n’a pas été très régulier avec moi. Ce n’est pas une affaire de personnes. Mais là, c’est vraiment trop beau comme débat.

Quand vous entendez François Hollande se revendiquer de plus en plus de François Mitterrand, cela vous donne-t-il envie de lui contester cette filiation?

J’ai gagné mes galons il y a longtemps et je n’ai pas de leçons à recevoir. Celui qui a rassemblé à nouveau des pièces et des morceaux des socialistes avec des communistes, c’est moi. Hollande, lui, est en train d’expulser, une nouvelle fois, du camp de la gauche des gens qui devraient y avoir leur place. Au profit d’alliances hasardeuses avec M. Bayrou. Mitterrand avait une très bonne formule à ce sujet: «Ils ne sont ni de gauche, ni de gauche.» Hollande veut une alliance avec eux: à nous d’empêcher ce désastre d’être consommé. Périssent ceux qui s’y abandonnent.

En réalité, le choc entre Hollande et moi, c’est celui de la gauche contemporaine. Comme à l’époque l’affrontement entre Blair et Jospin. Aujourd’hui, c’est saluer le courage de Papandréou en Grèce ou c’est dire, comme moi, qu’il est un lâche et un désorganisateur de la lutte. Que feront les socialistes? Payer la dette? Petit à petit, je vais tellement secouer Hollande qu’il va être obligé de bouger. Je vais essayer de l’arracher à ses atavismes. Et plus il lâchera, plus il me renforcera. C’est mon raisonnement. C’est ma stratégie de conquête du pouvoir et de l’hégémonie à gauche.

Ensuite, on arrivera à l’épisode numéro trois: fait-on quelque chose ensemble? Le Front populaire est une série d’événements que personne n’a contrôlés. Il y avait un accord électoral qui prévoyait un gouvernement des radicaux, les socialistes apportant l’appoint. Finalement, ce fut l’inverse! Cette année, les événements politiques et sociaux seront-ils synchrones? Si tel est le cas, l’élection sera extrêmement volatile.

 

 

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La Campagne Citoyenne du Front de Gauche

Cette page sera consacrée à la campagne du Front de Gauche. Elle mettra un grand projecteur sur la mobilisation citoyenne, de vous militants et blogeurs engagés.

Le peu des moyens financiers que nous disposons n’est pour le Front de Gauche qu’un petit combat dans la grande bataille que nous souhaitons mener dans cette campagne. A nous la révolution citoyenne…   

Ce premier billet, publié sur le site place au peuple 2012 est dédié à tous nos camarades qui ont pris en main notre « Usine »

Place Au Peuple 2012  | Mardi 14 Septembre 2011

Le Front de Gauche va mener campagne à « l’usine »

Alors que les derniers détails administratifs devraient être bientôt réglés, le Front de Gauche a d’ors et déjà investi ses locaux et s’attèle à réhabiliter cette…(Lire)

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Tunisie : Yadh Ben Achour à l’Humanité (Réservé aux abonnés)

 

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Vous retrouvez la totalité de l’article paru sur les pages de l’Humanité le 06/09/2011 en suivants ses liens

 

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Ce qu’il s’est vraiment passé le 14 janvier à Tunis (Réservé aux Abonnés)

Mediapart 

 

Six mois ont passé depuis ce jour mémorable où Zine El Abidine Ben Ali, président de la Tunisie depuis cinq mandats, quittait le pays, à la grande joie des Tunisiens d’abord incrédules. Deux versions officielles, très incomplètes et donc insatisfaisantes, ont été rendues publiques, et documentaient jusqu’à aujourd’hui les circonstances de la fuite du dictateur honni.

La première, par Ben Ali lui-même: dans un communiqué, l’ancien président expliquait au printemps qu’il était monté dans l’avion ce jour-là avec sa femme et ses enfants, car le chef de la sécurité présidentielle et de sa famille, Ali Seriati, lui avait promis qu’il pourrait revenir.

La seconde nous vient d’Ali Seriati en personne, lors de l’ouverture de son procès, le 26 juillet à Tunis. «Le 12 janvier, affirme-t-il, j’ai réalisé que Ben Ali allait tomber et qu’il allait en résulter un vide institutionnel.» Selon lui, le 14 janvier, il y aurait eu parachutage de forces de la police et de la garde nationale sur l’aéroport de Tunis-Carthage. «Vers 15 heures, Ben Ali m’a appelé dans son bureau et m’a demandé de faire préparer l’avion présidentiel pour un décollage à 18 heures en vue de transporter sa famille en Arabie saoudite où elle (serait restée) le temps que la situation se calme, et m’a ordonné de les accompagner dans ce voyage. Mais, à l’aéroport, Ben Ali change d’avis et décide de les accompagner lui-même, puis de retourner à Tunis le lendemain.» Arrêté le 14 janvier après la fuite de Ben Ali, Ali Seriati est jugé à Tunis aux côtés de vingt-deux proches du couple Ben Ali appréhendés à l’aéroport, dans un procès dont les audiences doivent reprendre mercredi. Accusé entre autres de complot contre la sûreté intérieure de l’État, il est poursuivi pour complicité de tentative de sortie illégale de devises.

Lors d’une conférence de presse donnée ce lundi 8 août 2011 à Tunis, le colonel Samir Tarhouni, chef de la Brigade anti-terrorisme de la police nationale (BAT, équivalent de notre RAID), a livré sa version de la prise d’otages qui a conduit, le 14 janvier, au départ de Ben Ali. Elle contredit totalement celle d’Ali Seriati.

Selon les informations recueillies par Mediapart, ce n’est qu’après avoir appris que Belhassen Trabelsi, en fuite au Canada, aurait décidé de les faire assassiner, lui et sa famille, que le colonel a pris la décision d’organiser cette conférence de presse.

Mediapart publie aujourd’hui tous les détails de cette journée du 14 janvier, vue par le colonel Samir Tarhouni, mais aussi par ses hommes, ainsi que plusieurs autres témoins présents ce jour-là. Les images publiées en exclusivité par Mediapart sont issues de la vidéo prise durant l’après-midi et le début de la soirée du 14 janvier par un des agents de la BAT. Elles prouvent à elles seules que la version officielle, qui voudrait que les Trabelsi aient été arrêtés par l’armée après le départ de Ben Ali, la nuit du 14 janvier, est erronée.

 

© Mediapart

À titre indicatif, et pour comprendre le récit qui suit, le lecteur doit savoir que la sécurité nationale tunisienne est composée de quatre unités spéciales, dont la Brigade anti-terroriste de la Police nationale et l’Unité spéciale de la garde nationale (équivalent du GIGN français). Ces deux unités sont celles qui ont accompagné Ben Ali le 7 novembre 1987, lors de son coup d’Etat. Demeurée dans l’ombre depuis, la BAT tunisienne n’intervient que très rarement, dans le cadre de missions particulièrement périlleuses.

Une question, de taille, demeure toutefois comme la grande énigme de ce 14 janvier : quel fut le rôle de Rachid Ammar, ancien chef de l’armée de terre, placé en toute discrétion à la tête de l’armée à la mi-avril, et que beaucoup de Tunisiens considèrent comme le principal dirigeant du pays depuis la chute de Ben Ali ?

D’après le colonel Samir Tarhouni, ainsi que les témoignages recueillis par Mediapart, voici le récit de la fuite de Ben Ali et de sa famille, qui a fait basculer la Tunisie, et entraîné le monde arabe dans un mouvement révolutionnaire qui n’a pas encore trouvé son terme.

La famille Trabelsi/Ben Ali en partance pour Lyon…

Ce vendredi 14 janvier, 28 membres de la famille Trabelsi, proches de Leila Trabelsi, la femme du président Ben Ali, se retrouvent au Palais de Carthage. Pendant que des milliers de Tunisiens manifestent devant le ministère de l’intérieur, d’autres s’en prennent aux villas occupées jusque-là par les membres de la «famille». Leur sécurité n’étant plus assurée, le chef de la sécurité présidentielle, Ali Seriati, entreprend de leur faire quitter le pays. Les 28 membres de la famille Trabelsi regroupés au Palais de Carthage se préparent dès alors à prendre le premier vol pour Lyon, programmé à 15h. Parmi eux, seul Belhassen Trabelsi (frère de Leila Ben Ali, aujourd’hui encore en fuite au Canada) décide au dernier moment de fuir par bateau, laissant sa place dans l’avion à la sœur de sa femme, Dadou Djilani Trabelsi, mariée à Sofiane Ben Ali, neveu du président.

En fin de matinée, devant le ministère de l’intérieur, avenue Bourguiba à Tunis, la foule se fait de plus en plus nombreuse. Peu avant 13h, le capitaine de la BAT présent devant le ministère, en contact constant par téléphone avec le colonel Samir Tarhouni, reçoit l’ordre de protéger les manifestants civils en cas d’attaque armée, et le ministère du mieux qu’il le puisse, mais sans jamais faire usage de balles réelles. Vers 13h30, le capitaine décide de déployer ses hommes sur le toit du bâtiment. C’est à ce moment que des hauts cadres du ministère, toujours enfermés dans le bâtiment, et dont Mediapart n’a pas pu obtenir l’identité, intiment l’ordre au capitaine de tirer sur la foule. Le capitaine appelle son colonel, au QG de la BAT à Tunis. Celui-ci ordonne à son capitaine de ne pas faire feu, et de vider toutes les balles des chargeurs de ses hommes.

Au même moment, la caserne de la direction générale des unités d’interventions – dont la BAT, à Bouchoucha – est en état d’alerte. Non seulement la maison d’arrêt de Bouchoucha, située non loin de la caserne, abrite des criminels de droit commun, mais encore la caserne elle-même renferme une grande quantité d’armes à feu. Les commissariats du quartier voisin viennent d’être incendiés. Si les manifestants arrivent aux portes de la caserne, il n’y aura que deux choix possibles: tirer sur des civils, ou les laisser s’emparer des armes et de la prison.

Dans son quartier général, le colonel Samir Tarhouni regroupe les trois officiers restants dans son bureau. Par talkie-walkie, ils entendent une alerte faisant état de groupes se rapprochant de l’aéroport Tunis-Carthage. Le colonel décide alors d’appeler un ancien collègue détaché à l’aéroport, pour se faire confirmer cette information. Celui-ci la dément, mais lui annonce que des membres de la famille Trabelsi et Ben Ali s’apprêtent à prendre des vacances en Europe. Le colonel lui ordonne de les arrêter. Son interlocuteur lui répond qu’il est dans l’incapacité de le faire, Ben Ali est encore président de la Tunisie.

Le colonel se tourne vers ses officiers: « Le pays est à feu et à sang, les manifestants s’approchent de la caserne de Bouchoucha, des ordres ont été donnés à un de nos capitaines de tirer sur des civils devant le ministère de l’intérieur, et pendant ce temps, ce chien de Ben Ali s’occupe d’envoyer sa famille en vacances. C’est le moment où jamais de faire ce que nous devons à notre pays: allons leur demander des comptes.» Sur les trois officiers, un seul accepte d’agir sans ordres et d’aller capturer les Trabelsi.

 

La prise d'otage, dans le salon d'honneur La prise d’otage, dans le salon d’honneur© Mediapart

À 14h25, un premier groupe de douze hommes, le colonel Samir Tarhouni et un de ses capitaines à leur tête, quittent Bouchoucha, pour l’aéroport de Tunis-Carthage. Sur la route, le colonel appelle sa femme, détachée à la tour de contrôle de l’aéroport. Il lui demande de bloquer tous les appareils sur le tarmac. Elle hésite, puis lui répond qu’elle ne peut les retarder que de 15 minutes…

med Trabelsi arrive par le parking…

À 14h35, le groupe de la BAT est reçu par les agents de police de l’aéroport, très étonnés de sa présence. À la question du colonel, qui leur demandait où se trouvaient les Trabelsi, le directeur de la sûreté de l’aéroport, Zouheir Bayéti, répond qu’ils sont dans le salon d’honneur, qu’ils s’apprêtent à quitter pour monter à bord de l’avion. Le colonel et ses hommes courent pour les rattraper. Ils aperçoivent un groupe de civils, hommes, femmes et enfants, assis dans un bus. Un homme s’apprête à monter, puis tente de fuir en voyant le groupe de la BAT fondre sur lui. Il s’agit de Sofiane Ben Ali. Sans trace des autres Trabelsi dans le salon, le colonel appelle la tour de contrôle, qui lui indique la piste de l’avion sur le tarmac. Le colonel menace alors le chauffeur du bus, et lui ordonne de les conduire sur la piste, sous le regard inquiet des passagers et Sofiane Ben Ali, assis à l’avant du bus, menottes aux poignets.

Une fois sur le tarmac, les hommes de la BAT se déploient. Chaque appareil a été immobilisé par un agent, arme à la main, viseur laser du fusil braqué sur le cockpit de chaque appareil. Les avions dont les réacteurs étaient en marche sont vidés de leurs passagers. Le commandant Kilani, chargé assurer la liaison Tunis-Lyon, fait un malaise, sitôt redescendu sur le tarmac.

À 14h45, le colonel Tarhouni et son capitaine remontent dans le bus, inquiets de devoir subir les foudres de Ben Ali : ils ont pris le contrôle de l’aéroport sans ordres, et ne disposent comme monnaie d’échange que du seul Sofiane Ben Ali… dont ils ne sont même pas certains qu’il soit apparenté au président. Zouheir Bayéti, le chef de la sécurité de l’aéroport, les rejoint, et leur demande le motif de leur intervention. «Zouheir, répond le colonel, ne joue pas avec le feu et dis-moi où sont les Trabelsi!»  «Moncef Trabelsi est en haut, lui répond Bayéti. Dans mon bureau… » Plusieurs hommes de la BAT se précipitent et trouvent Moncef Trabelsi caché sous le bureau, une arme à la main. Menaçant le chef de la sécurité de l’aéroport, le colonel exige de savoir où se trouvent les autres Trabelsi. Bayéti lui répond:  «Mais ils sont là, avec toi… dans le bus.»

Presque soulagé, le colonel leur confisque poliment leurs passeports et leurs téléphones et décide de les faire entrer dans le salon. À ce moment, le téléphone de Bayéti sonne: c’est Imed Trabelsi, neveu de Leila Trabelsi, impliqué notamment dans la célèbre affaire du vol des yachts. Tarhouni prie Bayéti de le rassurer et lui demande de se rendre discrètement au salon d’honneur. Accompagné de sa secrétaire particulière, Imed arrive par le parking qui fait face au salon. Il est accueilli par le capitaine de la BAT, qui le conduit au salon avec les membres de sa famille. Dix minutes plus tard, un second groupe d’une quinzaine de membres de la BAT rejoint le premier groupe à l’aéroport, pour poursuivre ce qui est devenu une prise d’otages de la famille présidentielle.

 

Imed Trabelsi face à un agent de la BAT Imed Trabelsi face à un agent de la BAT© Mediapart

Ali Seriati, chef de la sécurité présidentielle et de sa famille, appelle Zouheir Bayéti, chef de la sécurité de l’aéroport, et lui demande ce qui se passe, aucun des Trabelsi ne répondant au téléphone. Pensant que cette mission était réellement placée sous son autorité, Zouheir Bayéti répond tout sourire: «C’est bon, nous les avons tous neutralisés.» «Neutralisés qui?! », hurle Seriati. Bayéti se rend compte qu’il a été trompé, et tend le téléphone au colonel Tarhouni. «Ne vous inquiétez pas mon général, nous prenons bien soin d’eux, ils ne sont pas maltraités», souffle le colonel, avant de raccrocher au nez de Seriati. Ce dernier rappelle directement le colonel Samir Tarhouni pour lui demander d’où vient l’ordre. «Les ordres viennent de tout en haut», lui répond Tarhouni, avant de raccrocher une nouvelle fois. Sans confier quoi que ce soit, ni au président, ni à sa femme, Ali Seriati tente de joindre, en vain, tous les directeurs hiérarchiques de Samir Tarhouni, pour comprendre d’où proviennent ces fameuses directives.

«Monsieur le président, je suis désormais dans l’incapacité de garantir votre sécurité…»

Ali Seriati décide enfin de regrouper ses unités d’interventions (le GIPP, groupe d’intervention et de protection de personnalités) : «Les tigres noirs de la BAT nous ont trahis, ils ont établi un pacte avec les intégristes et s’en prennent à la famille présidentielle, que peut-on imaginer comme intervention de sauvetage?» Sur 70 hommes, 50 rendent les armes et répondent en substance : «Nous ne pouvons rien faire contre la BAT, et encore moins pour les Trabelsi.» Ali Seriati se tourne alors vers l’unité spéciale de la garde nationale en renfort au palais présidentiel.

Aux alentours de 15h30, le colonel Samir Tarhouni décide de rendre leurs téléphones aux otages, pour que la nouvelle de leur séquestration se répande. Au Palais de Carthage, Leila Trabelsi est prise de panique. Ali Seriati n’a tenu au courant ni le président, ni sa femme, alors qu’il est très officiellement chargé de la sécurité du président ainsi que de sa famille. La femme du président décide dès cet instant de plier bagage, pour quitter le pays avec ses enfants.

À l’aéroport militaire de l’Aouina (situé entre Tunis centre et l’aéroport de Tunis-Carthage, et qui partage le même tarmac que l’aéroport civil), Oscar-Oscar, nom de code de l’avion présidentiel, est préparé pour le décollage. Des unités de l’armée s’interposent entre l’aéroport civil, dont la BAT a pris le contrôle, et l’aéroport militaire, où s’apprêtent à s’envoler Leila, Mohamed (fils de Ben Ali), Halima (fille de Ben Ali) et Mehdi ben Gaied (fiancé de Halima). Des instructions ont été données pour empêcher des «agents corrompus de la police» de nuire, qui «tentent de semer le désordre et menacent la sécurité nationale ainsi que celle du président».

Vers 16h, le colonel Tarhouni perçoit une certaine agitation au niveau de l’aéroport militaire, et demande à ses hommes de se tenir prêts au combat. Il joint par téléphone le colonel de l’Unité spéciale de la garde nationale (USGN), qui se trouvait au Palais de Carthage, ainsi que le colonel de la Brigade nationale d’intervention rapide (une unité d’intervention de la police): «Nous avons arrêté les Trabelsi, nous agissons sur ordre, nous avons besoin de votre aide.» Cinquante hommes de l’unité spéciale de la garde nationale sont dépêchés vers l’aéroport de Tunis-Carthage afin de rejoindre la brigade anti-terroriste. Une fois arrivé sur les lieux, le colonel de l’USGN, comprenant que le colonel Samir Tarhouni n’a pas agi sur ordre, l’assure tout de même de son soutien.

 

Arrivée de l'USGN au salon d'honneur de l'aéroport Arrivée de l’USGN au salon d’honneur de l’aéroport© Mediapart

Au même moment, Ali Seriati arrive à l’aéroport militaire de l’Aouina avec le président Ben Ali, sa femme et son fils Mohamed. Ils y attendent l’arrivée de Halima et Mehdi Ben Gaied. Ben Ali est alors censé accompagner sa famille à l’aéroport, mais n’a pas l’intention de quitter la Tunisie. Ali Seriati est informé de son côté que l’USGN, qui était chargée de défendre le Palais de Carthage, a en fait pris position avec la BAT. Sans autre moyen d’action, Ali Seriati est obligé de tout dire à son président: « Monsieur le président, je suis désormais dans l’incapacité de garantir votre sécurité, et je vous suggère de quitter le pays avec votre famille, le temps que nous trouvions une solution en Tunisie.»

Il est 17h40: à l’arrivée de sa fille Halima, Ben Ali ne sait plus que penser de son homme de confiance, Ali Seriati, qui lui a caché toute l’affaire avant de tout lui révéler d’un bloc. Ses enfants le suppliant de monter dans l’avion avec eux, il décide de monter à bord, mais demande à Seriati d’attendre à l’aéroport militaire sa sœur et sa famille, qui, croit-il, doivent arriver d’un moment à l’autre, et qu’un Hercule C-130 militaire doit accompagner à Djerba, loin de la capitale. Ali Seriati retourne à l’aéroport pour les attendre.

« Qui souhaitez-vous mettre à la tête de votre coup d’Etat, colonel ? »

À 17h47, Oscar-Oscar décolle avec, à son bord, Ben Ali, sa femme, son fils Mohamed, sa fille Halima et son fiancé Mehdi Ben Gaied. C’est ce moment que Ben Ali choisit pour appeler Ridha Grira, le nouveau ministre de la défense, auquel il ordonne l’arrestation immédiate d’Ali Seriati par l’armée, le temps pour lui «d’accompagner sa famille et de revenir pour comprendre ce qu’il se passe».

 

Samir Tarhouni et un capitaine de l'armée devant le bus Samir Tarhouni et un capitaine de l’armée devant le bus© Mediapart

 

© Mediapart

Après le départ de Ben Ali, en application de l’article 56 de la Constitution, le premier ministre Mohamed Ghannouchi appelle le colonel Samir Tarhouni et lui demande : «Qui souhaitez-vous mettre à la tête de votre coup d’Etat, colonel?» «Personne, proteste Tarhouni. Je n’ai fait qu’appliquer mon devoir, d’après l’article 56 que vous venez de faire appliquer à la suite de votre intervention télévisée, c’est vous mon président.» « En ce cas, relâchez la famille Trabelsi.» «Avec tous les respects que je vous dois, ce groupe d’individus est la cause de tous nos malheurs, je ne les remettrai qu’à l’armée, et la télévision nationale en sera témoin.»

 

L'arrivée des caméras de télévision L’arrivée des caméras de télévision© Mediapart

La télévision tunisienne est arrivée à l’aéroport aux alentours de 19h. Un bus de l’armée, vers 19h30.

 

 

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